La sexualité et le tantra .

(texte de Didier Buisseret, http://presenceasoi.be/la-sexualite-et-le-tantra/)

La place de la sexualité dans le Tantra est généralement mal comprise et, dans l’esprit de nombreuses personnes, est le plus souvent surdimensionnée. Cela en rebute certains qui imaginent le Tantra comme une pratique sulfureuse dissimulée derrière un masque exotico-spirituel. Cela en attire d’autres, malheureusement pas toujours pour de bonnes raisons.

A la lecture d’annonces pour des ateliers de Tantra, je suis régulièrement frappé par le fait que seule la dimension sexuelle du Tantra est mise en avant, sans parler de la confusion ajoutée par les annonces de massage (soi-disant) tantriques pullulant sur internet, qu’il serait bien malaisé de distinguer d’une prestation purement érotique.

Quelle est la juste place et la raison d’être de la sexualité dans le Tantra ?

Le Tantra est une voie de connaissance et de réalisation de soi qui nous propose de parvenir à la paix intérieure par la connaissance et l’acceptation de soi à travers l’expérimentation, en osant ressentir ce qui nous traverse.

A ce titre, il englobe tout notre être et tous les aspects de la vie. Cela inclut bien entendu la sexualité mais, vous l’aurez compris, il serait extraordinairement réducteur de limiter le Tantra à la sexualité, qui n’est qu’un petit aspect de notre être.

La cartographie intérieure

Comme d’autres traditions spirituelles (bouddhisme, taoïsme, yoga…), le Tantra a établi une cartographie de l’homme intérieur, le subdivisant en sept centres d’énergie principaux, appelés chakras. Peu importe qu’ils aient une réelle existence sur un plan subtil ou qu’on les considère comme des métaphores, ces chakras s’avèrent d’une grande aide pour la compréhension de notre fonctionnement intérieur.

Voici une très succincte présentation des chakras :

Le développement spirituel passe par une harmonisation de chacun de ces chakras ; à chaque chakra correspondant des exercices spécifiques aidant à son bon équilibre (pour être précis, il n’y a pas d’intervention à faire sur le dernier chakra, qui s’ouvrira naturellement une fois que les six autres seront harmonisés).

Sur l’ensemble des chakras, seuls les deux premiers ont un lien avec la sexualité. Comment se fait-il alors que la sexualité semble avoir une place tellement centrale dans la pratique du Tantra ? Beaucoup de stages tantriques proposent en effet avant tout des exercices en lien avec les deux premiers chakras. Il y a des raisons à cela, que nous verrons ci-dessous.

Le premier chakra : une spiritualité incarnée dans la matière

Le tantra est à ma connaissance la seule spiritualité qui considère le corps comme étant intrinsèquement spirituel. Et si le corps est spirituel, il en va de même de l’énergie la plus vitale qui y circule, l’énergie sexuelle. C’est cette spécificité unique, cette invitation à harmoniser sexualité et spiritualité, qui attire beaucoup de gens vers le Tantra.

Une spiritualité incarnée invite à être dans son corps, à être dans le monde et en relation aux autres, et non dans un mysticisme éthéré. Il est donc important de toujours commencer par assurer le bon fonctionnement du corps physique et l’ancrage à la terre, ce qui signifie équilibrer et harmoniser le premier chakra. C’est la raison pour laquelle les ateliers tantriques commencent généralement par des exercices visant à revenir dans son corps, à s’ancrer dans la terre, plutôt qu’être dans le mental (méditations en mouvement, danses…). Le massage tantrique propose en réalité la même chose et n’est finalement qu’une variation sur l’ancrage dans le corps.

Le deuxième chakra : la sexualité sacrée

Pourquoi parle-t-on de « sexualité sacrée » en Tantra ? Le Tantra met en lumière que, par sa nature spirituelle, l’énergie sexuelle a le pouvoir de contribuer à l’expansion de notre potentiel de vie : lorsque cette énergie circule librement et monte dans le corps, elle active les plans du cœur et de la conscience. C’est la raison pour laquelle, lors d’un massage tantrique, le/la praticien(ne) fait monter cette énergie du bassin vers le cœur, plutôt que de la laisser se concentrer dans la zone pubienne.

Cette idée est importante et méconnue : tant que les premiers chakras ne sont pas harmonisés, tant que l’énergie sexuelle reste bloquée aux deux premiers niveaux, le cœur ne peut pas pleinement s’ouvrir et, par conséquent, la conscience non plus. Un élan du cœur qui n’est pas soutenu par l’énergie vitale manquera de souffle et d’ampleur.

Cependant, il est souvent difficile de vivre la sexualité de façon sacrée dans notre société moderne occidentale où elle est marquée par des tabous, la culpabilité, les peurs et les conditionnements, qui en font un terrain d’expression privilégié des névroses.

Un important travail préalable sur le deuxième chakra s’avère de ce fait tout aussi nécessaire afin d’enlever tout ce qui entrave et limite l’énergie sexuelle, voire la pervertit, afin de la réhabiliter (voir l’article sur l’acceptation).

C’est cette énergie qui est la source de notre vitalité. Il est donc important de la comprendre et d’aller avec elle, plutôt que de la réprimer, ainsi que l’explique Krishnamurti : « Le désir doit être compris, et non anéanti. Si vous anéantissez le désir, vous risquez d’anéantir la vie elle-même. Si vous pervertissez le désir, si vous le modelez, le contrôlez, le dominez, le refoulez, peut-être êtes-vous en train de détruire quelque chose d’extraordinairement beau ».

Plutôt que de s’en détacher, voilà pourquoi le tantra nous propose de nous frotter à nos désirs afin de prendre conscience des mécanismes qui les régissent et de s’affranchir de toute servitude à ce sujet. Il ne s’agit pas de contrôler le désir mais d’oser se laisser toucher profondément et en toute authenticité par les émotions et les sensations générées dans l’espace du corps afin de retrouver vis-à-vis de la sexualité un rapport sain, naturel et empli d’innocence.

L’alpha mais pas l’oméga

Ce travail sur les deux premiers chakras est donc capital mais n’est pas une fin en soi. Sa raison d’être est aussi et surtout de permettre d’accéder pleinement aux plans du cœur et de la conscience.

Les anciens temples indiens de Kajuraho et de Konarak en sont une belle métaphore. Ces temples sont connus pour leurs pourtours décorés de bas-reliefs pornographiques extrêmement crus qui attirent les touristes et embarrassent les indiens. Si on examine ces temples dans une perspective tantrique, que constate-t-on ? Ils sont constitués de plusieurs niveaux. Sur les murs extérieurs, les statues représentent des scènes d’une sexualité totalement débridée (zoophilie, pédophilie, masochisme…). Si l’on monte les trois niveaux suivant vers l’intérieur du temple, les représentations sexuelles se font progressivement de plus en plus sereines et harmonieuses. Au cinquième niveau, les statues vont par couple, assises face à face, se touchant à peine, se pénétrant subtilement pour atteindre la fusion entre les polarités féminines et masculines (cfr. l’article sur le féminin-masculin). Au sixième niveau, l’étage est couvert de grandes cloches de pierre contenant des statues d’êtres humains d’allure androgyne, assis seuls en position du lotus, contemplant leur horizon intérieur. Et au septième et dernier niveau, il y a un stûpa central en forme d’immense cloche… et plus personne à l’intérieur. Les êtres ont-ils transcendé leur corps et fusionné dans le Tout ?

Quelle est la signification de ce temple ? Il illustre l’évolution spirituelle : tout d’abord, nous sommes invités à circuler sur le pourtour du temple, à contempler ces scènes sexuelles jusqu’à ce que nous soyons libérés du sexe, que la sexualité ne soit plus un problème ou un obstacle, et que nous puissions passer au deuxième niveau et ainsi de suite toujours plus à l’intérieur du temple, jusqu’à son centre. En réhabilitant les chakras du bas, en y mettant de la conscience, il nous est alors possible de libérer l’énergie et de la transformer vers des niveaux plus subtils.

Mais cela ne signifie pas que les chakras « du bas » soient moins valables que ceux « du haut », qu’il faille opposer la sexualité au cœur ou à la conscience.

Quelqu’un qui resterait toute sa vie à la périphérie du temple raterait quelque chose. De même, il irait directement au centre et y resterait qu’il manquerait aussi quelque chose, sa spiritualité serait désincarnée, sans lien avec la vie et le monde. Le tantra englobe toute la vie, inclut toutes ses contradictions, sans rien ajouter ni retrancher : ni l’obsession avec le monde, ni le rejet du monde. Il invite à se tenir au milieu des deux et les englober.

Il s’agit d’accepter l’intérieur et l’extérieur du temple, de prendre conscience que sans le mur extérieur, il n’y a pas de sanctuaire intérieur : « Le supérieur et l’inférieur se tiennent la main. Le supérieur contient l’inférieur – c’est pourquoi l’inférieur ne doit pas être dénié, ne doit pas être condamné, ne doit être ni détruit ni tué. L’inférieur doit être transformé. On doit lui permettre de s’élever et ainsi il devient le supérieur » (Osho).

Imaginez le cheminement spirituel comme une échelle, les barreaux du bas représentant les premiers chakras. Ces barreaux font tout autant partie de l’échelle et il est indispensable de passer par eux si l’on veut accéder aux autres barreaux et au sommet de l’échelle. Il serait dommage de rester bloqué aux premiers barreaux de l’échelle car, dans ce cas, on ne découvrirait jamais son sommet.